Saint Brendan et les moines qui l’accompagnaient naviguaient depuis plusieurs semaines déjà, peut-être plusieurs mois, sans que la plus petite île se présentât à l’horizon, la mer et le temps s’aplanissant, engloutissant de conserve les aventuriers dans leur immensité ; l’abbé avait donné l’ordre de carguer les voiles que plus aucun vent depuis longtemps ne gonflait. Les moines avaient ramé des levers et des couchers de soleil durant, astre unique témoin que le temps continuait en apparence d’exister. La mer elle-même avait cessé de donner aux valeureux ses marques d’encouragement ; le sillage ne montrait plus son bras ondulé qui drosse les bateaux vers leur destination ; chaque coup de rame donné par les moines leur semblait vain ; avançaient-ils encore dans cette mer impavide qui ne répondait plus à ce qui eût dû la troubler ? Ils perdaient toute conviction, leur foi. Les nuits qui se suivaient, la dernière toujours semblable à la précédente, pour laisser naître des jours toujours identiques, ce pendule incessant seul suffisait-il à indiquer aux moines que le temps continuait à les bercer, qu’ils vivaient encore quand plus rien ne différenciait rien, ni quand ni où ni comment ?
Comme les vivres finirent par s’épuiser, Saint Brendan prit la parole et dit :
« Moines, vous qui m’avez suivi dans ma quête, vous qui souffrez pour voir ce que peu de vivants ont vu de leurs propres yeux, réjouissez-vous, car de l’épreuve que Dieu vous envoie vous sortirez vainqueurs et rassasiés des bienfaits à venir. Aujourd’hui, abandonnez les rames, jeûnez et attendez dans un esprit d’humilité et de sérénité, car le Seigneur ne délaisse pas ceux qui se confient en lui ! »
Durant les premiers jours sans nourriture, la faim s’empara des moines et de l’abbé. Cette nouvelle sensation, bien que douloureuse, leur procura un sentiment de vie, de résurrection, une vie dont ils n’étaient plus sûrs d’être habités. Ils se sentaient vivre dans la douleur du jeûne et se croyaient martyrs – heureux de l’être par amour pour Dieu. Puis la faim s’estompa peu à peu, avec leur espoir ; étrangement ils n’éprouvèrent ni n’eurent plus le besoin de s’alimenter. Tous demeuraient dans le silence et l’attente, de qui ? de quoi ? ils l’ignoraient maintenant. L’idée de mettre fin à leurs jours leur était étrangère, et quelle différence y avait-il pour eux entre vivre dans la mort de tout et arrêter de vivre, mis à part le soleil en plus ou en moins… ?
Les jours se suivaient et se doublaient et se multipliaient…
Un matin, au moment où le soleil revigoré par son parcours nocturne s’apprêtait à répéter sa danse séculaire et éculée, une brume épaisse s’abattit sur la mer et une brise se leva. Les moines allongés dans leur embarcation se levèrent et réveillèrent l’abbé qui dormait encore. Sans attendre, l’embarcation déploya la voile sur le mât et vogua autant qu’il lui fut possible pour franchir le voile opaque de la brume. Qui se fût trouvé alors à côté du bateau eût pu entendre les ahans, presque guerriers, pleins d’une nouvelle vigueur de ces moines qui, de leur bras osseux, aidaient leur embarcation à poursuivre la direction vers où le souffle la poussait par d’énergiques coups de rames dans une mer redevenue mer. L’abbé, pour les encourager, se mit à psalmodier, et tous dans leurs efforts s’unir à son cantique :
« L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien… »
Soudain la coque percuta un objet, la brume se dissipa, une falaise d’une hauteur incommensurable se dressa devant eux. Une île. Après s’être concertés, les religieux décidèrent d’en faire entièrement le tour avant de choisir l’endroit où accoster. Ils voulaient s’assurer qu’ils n’encourraient aucun danger en l’abordant.
Cette île présentait quatre gorges d’accès, étroites, entre des parois de roches, juste assez larges pour permettre aux moines de s’y introduire. Entre les parois de roches, au-dessus de chaque entrée, était suspendu un écriteau avec cette inscription : « VERITAS VERITATUM ET OMNIA VERITAS ». L’abbé et ses moines y reconnurent un pastiche des paroles de l’Ecclésiaste ; lisez « AUCUNE VÉRITÉ N’EST RÉVÉLÉE ». Ils empruntèrent l’une des voies et s’y engouffrèrent.
À mesure qu’ils avançaient vers le centre de l’île les parois se faisaient moins hautes, comme si cette île était un volcan en creux, un lieu propice à une éruption mais qui ne voulait pas se présenter comme tel, une île qui avait quelque chose à cacher, une île qui joue la comédie, une île hypocrite. À la fin de ce jour, ils atteignirent ce qu’ils supposaient être le centre de l’île, il s’agissait d’une plaine, immense, au même niveau que la mer, laquelle n’était séparée de la terre que par une frontière invisible qui empêchait l’une d’empiéter sur le territoire de l’autre. Les moines amarrèrent et posèrent leurs pieds penauds sur la terre attendue. Les yeux du groupe précédèrent les religieux dans l’exploration du lieu, un désert.
Alors qu’ils erraient au hasard, le lever de la nuit fit apparaître au loin une lumière, une sorte de fanal pour d’éventuels voyageurs par voie terrestre. Ils s’y dirigèrent dans l’espoir, que chacun gardait pour soi, qu’ils avaient atteint le paradis, car plus ils s’approchaient de la lumière moins elle ressemblait à un fanal et plus ses dimensions grossissant de pas en pas leur rendaient témoignage de leur petitesse. Arrivés devant ce qu’ils avaient d’abord identifié comme un fanal, ils se sentirent humiliés et oppressés par les dimensions de la chose qui leur faisait face.
Un homme, le premier qu’ils croisèrent, sortit du tas de lumière. Il leur adressa la parole en ces termes : « Bienvenus à Coruscant, et réjouissez-vous ! », puis rit, sans raison apparemment, en leur distribuant quelques tapes cordiales du plat de la main sur les omoplates, et les quitta aussi furtivement qu’il les avait abordés.
Quel était ce tas de lumière qui se dressait superbement devant les seize aventuriers ? Ce qu’ils avaient devant eux était un monument, carré, dont ils ne voyaient qu’un côté, effroyable par sa taille certes mais encore térébrant par ses murs blancs, dépouillés de toute marque d’humanité, éclairés par des milliers de lampes suspendues en haut des murs, des lampes sans flamme, des lampes d’un genre inconnu et terrifiant pour les moines et leur abbé qui convinrent que ce monument était un temple. Lorsqu’ils s’avancèrent, une porte à deux battants, l’un et l’autre coulissant dans un côté du mur lui servant de cadre, leur permirent d’entrer dans le temple.
Des lampes pendaient au plafond, elles projetaient un tel jour dans le temple que les yeux mettaient quelque temps à s’habituer à la luminosité. Ils entendirent des cris et des gémissements de douleurs sans savoir dans un premier temps d’où ça provenait, puis leur vision s’adaptant à ce nouveau soleil, ils virent des rangées d’étals qui s’étendaient à perte de vue. Derrière chaque étal, un homme ou une femme se tenait debout et pressait entre des écrans, comme dans un étau, des animaux de plus en plus petits à cause de la compression et mangeait le minuscule cube ainsi formé. D’autres personnes, qui circulaient entre les étals, avaient l’air de rémunérer la torture de la compression. Les religieux se mêlèrent à la foule et tentèrent de questionner certaines des personnes qu’ils croisèrent. Chacune de leur rencontre n’aboutissait qu’à la récitation d’un « Bienvenus à Coruscant, et réjouissez-vous ! », toujours accompagnée d’une tape cordiale et d’un rire incompréhensible. Ce n’est qu’avec une insistance soutenue que les voyageurs obtinrent d’un des inconnus quelques explications quant à cet endroit où personne n’avait d’intérêt pour personne, où tous prenaient plaisir à tous. On les exhorta, afin de mieux comprendre, à se rendre tout au fond du temple pour écouter les paroles du clairvoyant, à observer plus attentivement le fonctionnement des étals puis, une fois les règles comprises, à se prêter eux-mêmes au jeu, c’est ce qu’il y avait de mieux à faire.
Saint Brendan et ses moines se rendirent au fond du temple et trouvèrent là une foule qu’à tout moment certains venaient intégrer tandis que d’autres en partaient. D’une voix tous criaient « Vive le clairvoyant ! Vive le clairvoyant ! » et chahutaient à l’envi.
Les religieux se faufilèrent plus avant et virent sur une petite estrade des hommes et des femmes qui se succédaient. De toute évidence, n’importe qui dans la foule pouvait devenir le clairvoyant d’un moment pour peu que cela le taraudât et qu’il ou qu’elle voulût dire ou faire quelque chose. À la suite d’une femme sortant en pleurant, le visage meurtri de coups et souillé de crachats à cause d’un mécanisme que le public pouvait actionner pour exprimer son mécontentement, un homme monta sur l’estrade et se mit à exécuter une danse tout en scandant des phrases :
« Voici ce que dit celui qui a l’épée aiguë à deux tranchants : je connais tes œuvres : tu as le renom d’être pieux mais es avide d’argent et engendre la mort. À coups de crosse tu as tué et le sang a coulé. Tu voulais peut-être les mener plus vite au royaume des cieux ! Repentance ? Non, affaire classée… Blablabla… Que celui qui a des oreilles entende ce que l’esprit dit à la foule : le païen ne sera point touché par la seconde mort, car il n’en aura qu’une… Blablabla… Éloigne-toi de cette engeance ecclésiastique, ne sois point une nouvelle victime de la croix de peur d’en rejoindre dans le lieu de tourment où il y aura des pleurs et des grincements de dents… ‘‘Dieu est mort !’’, ‘‘Dieu est mort’’, ‘‘Dieu est mort’’… Consommons ! Consommons ! Consommons !… remplissons le vide ! Le vide ! Le vide !… que faire d’autre !… »
L’abbé et ses moines se retirèrent, troublés, interdits. Sans un mot ils se redirigèrent vers les étals et passèrent un certain temps à observer comme on le leur avait recommandé. Ils remarquèrent alors que les acheteurs de torture à compression pouvaient à leur tour devenir les vendeurs, les rôles étaient interchangeables ; de temps à autre ils virent des ventres se distendre à vue d’œil à force de manger les cubes compressés, des hommes et des femmes si volumineux que leurs jambes se brisaient sous leur poids ; de loin, ils assistèrent à un éclatement de ventre, à proximité d’un étal ; les entrailles qui jonchaient le sol furent aussitôt ramassées par la masse humaine. Les religieux eurent des hauts-le-cœur et voulurent partir.
Alors qu’ils se trouvaient presque aux portes de Coruscant, l’abbé s’arrêta devant un étal pour examiner de plus près les écrans de compression avant de sortir du temple. Ce que l’abbé vit dans les écrans le glaça : ils renfermaient des visages d’hommes et de femmes, des visages vivants, et ces visages ou, pour mieux dire, ces bouches pleines de dents affamées ne compressaient pas mais grignotaient, dévoraient, mastiquaient et avalaient en salivant, bouchée par bouchée, ce contre quoi on les appliquait par le biais des écrans ; parfois les bouches riaient à gorge déployée… Mais l’abbé n’était pas au bout de son effroi. C’est alors qu’il distingua dans le centre d’un des cubes grignotés par les écrans, juste avant que l’un des acheteurs s’en emparât pour le manger, une z… ce n’était pas de l’a… l’indicible abomination…
L’abbé et ses moines sortirent de Coruscant, cité-temple qui méritait bien le qualificatif de térébrant, car dans le cœur des religieux Coruscant avait deposited ses œufs d’amertume, et, après leur visite du temple, les missionnaires ne furent plus jamais les mêmes. Ils échangèrent des serments et se promirent de ne jamais parler à qui que ce fût de leur escale à Coruscant, mais de faire croire à qui le voudrait, lorsqu’ils rentreraient chez eux, qu’ils avaient bien trouvé le Paradis. Ils auraient aimé prier pour demander à Dieu d’effacer leurs souvenirs de Coruscant, mais à quoi bon continuer de prier ; leur foi et leur espoir s’éteignirent comme, à l’horizon désormais, la lumière de Coruscant d’où ils s’éloignaient en regagnant leur embarcation.
Ils larguèrent les amarres et gagnèrent le large par le chenal par lequel ils étaient arrivés jusqu’au creux de l’île. Avant de retrouver la brume, la mer et le temps amorphe, Saint Brendan à l’arrière de l’embarcation jeta un dernier regard en direction des parois rocheuses de l’île et lut une dernière fois les mots inscrits sur l’écriteau qui les avait accueillis : « VERITAS VERITATUM ET OMNIA VERITAS », mots qui, sans qu’il le sût déjà, résonneraient en lui jusqu’à sa mort et qu’il chuchoterait dans sa dernière expiration.
Alors Brendan, les yeux remplis d’un feu formidable, se retourna vers ses marins en train de ramer et s’écria :
« In girum imus nocte ecce et consumimur igni ! »