Du côté de la critique et des écrivains, les tentatives pour définir ce qu’est la littérature ne manquent pas non plus. Qu’il s’agisse de l’essai de J.-P. Sartre intitulé Qu’est-ce que la littérature ?, dans lequel la première question posée par l’auteur, « Qu’est-ce qu’écrire ? », nous ramène à une conception texto-centriste et texto-scripté de la littérature, ou de citations plus courtes de différents auteurs qui mettent souvent bien plus en avant la fonction de la littérature que les outils de sa production et les supports de sa diffusion, dire où commence et où finit la littérature semble de l’ordre de la gageure.

Néanmoins, et la définition assez ouverte du Littré en est un exemple, à cet égard particulièrement éloquent, nous pouvons dire, à l’instar de J.-P. Balpe, que « quoi qu’il en soit, chaque définition est basée sur une tautologie : la littérature est ce qui est considéré comme littéraire [...] », qu’« est littérature ce qui est accepté comme tel », que « toute forme est donc acceptable en littérature, donc que la littérature numérique est possible ».

Cette remarque de J.-P. Balpe souligne la particularité de la littérature, particularité qui est aussi sa force, d’étendre son aire d’influence sur des domaines qui lui sont périphériques tels que le dessin, le chant et l’informatique.

« quoi qu’il en soit, chaque définition est basée sur une tautologie : la littérature est ce qui est considéré comme littéraire [...] » — J.-P. Balpe

Il se trouve que la littérature numérique présente à son tour, de même que son parent qu’est la littérature, un aspect globalisant.

La condition sine qua non d’une littérature numérique est l’inclusion d’au moins une branche, autre qu’elle-même, de la littérature ; et encore faut-il que cette inclusion soit indissociable du support numérique qui la fait émerger : un clic sur un bouton qui donne à entendre une voix ou une musique, une action de la souris ou du clavier qui fait apparaître une image... Une œuvre de littérature numérique, nous le voyons, non seulement possède la potentialité d’englober la littérature orale et/ou graphique, mais aussi celle d’offrir de grandes possibilités expressives à des formes marginales de la littérature telles que la littérature autogénérative, la littérature cinétique ou encore la littérature musicale.

À l’évidence, la littérature numérique est riche en possibilités et contribue au déploiement de la littérature vers des contrées peu voire pas explorées. Mais, s’il est possible de définir quelques grands axes pour la littérature, peut-être alors aussi peut-on envisager d’en définir pour la littérature numérique.


La littérature numérique versus des littératures numériques

La littérature numérique admise comme une branche de la littérature, sa définition, du fait de sa double nature, littéraire et numérique, n’en demeure pas moins complexe. Une délimitation du champ de la littérature numérique légitimera alors le traçage de sa filiation. Toutefois, même s’il est vrai qu’il y a bien consensus sur ce qu’est la littérature numérique aujourd’hui, la littérature numérique à son tour présente une arborescence à même de mettre en lumière quelques branches principales.

Une définition complexe

Définir et circonscrire la littérature dans des limites précises est, plus que difficile, impossible. Cette impossibilité est inhérente à la nature mouvante et mobile de la littérature elle-même. La littérature numérique quant à elle est également l’objet d’un flou qui procède pour une part, et seulement pour une part, de la littérature elle-même, pour une autre part du terme « numérique » qui la qualifie.

Tout d’abord la terminologie n’est pas figée ; bien que l’adjectif « numérique » prévale pour faire référence à la branche de la littérature en question, cette littérature est parfois aussi qualifiée d’« électronique » ou d’« informatique », termes d’ailleurs considérés comme « tout à fait équivalents » par A. Bureaud.

Toutefois, il est loisible de montrer que ces adjectifs sont aussi porteurs de nuances : alors qu’« électronique » met l’accent sur la conduction électrique de l’information, « informatique » le met sur le traitement de l’information et donc sur sa nature programmée ; quant à « numérique » il le met sur le fait que cette littérature existe d’abord, au niveau de la mémoire d’un ordinateur, sous forme de nombres.

C’est cependant le qualificatif de « numérique » qui sera utilisé, d’une part parce que c’est ce qualificatif qui est majoritairement employé pour évoquer cette littérature, d’autre part parce qu’il renvoie à la forme première numérale de cette littérature sans insister sur son mode de diffusion (les signaux électriques) ni sur le programme informatique qui l’engendre.

Le qualificatif de « numérique » peut ensuite renvoyer à des idées différentes. S’il est susceptible de qualifier toutes les « productions littéraires circulant sous forme de livres physiques, pour autant qu’ils entretiennent des liens avec la culture numérique », l’adjectif « numérique » fait aussi référence à toute littérature numérisée, que celle-ci ait d’abord existé sous une forme imprimée ou non.

Dans ce cas, la critique s’accorde généralement pour faire le départ entre la littérature numérisée : « des œuvres littéraires qu’on pourrait lire sur un support numérique [...], qu’on pourrait éventuellement imprimer, mais ne perdraient pas leur raison d’être si elles étaient imprimées », et la littérature numérique : « œuvres pensées et conçues par et pour le numérique » qui, par leur caractère intrinsèquement multimodal, indissociables du support numérique pour et parfois par lequel elles ont été élaborées et créées, perdraient au contraire tout leur sens si elles venaient à être imprimées.

Cette distinction proposée par J. Clément fait généralement consensus. Dans la littérature anglophone, N. K. Hayles fait quant à elle le départ entre digital-born literature (que nous pourrions traduire par « littérature nativement numérique ») et digitized literature (« littérature numérisée »).

« œuvres pensées et conçues par et pour le numérique » — J. Clément

Enfin, l’expression de « littérature numérique » peut être appréhendée comme un « phénomène culturel », et, sous ce rapport, l’acception de « numérique » ne revêt pas la même réalité que celle d’« électronique ». Alors que l’adjectif « électronique » fait référence à un outil électronique d’écriture, l’adjectif « numérique » se rattache à l’idée de « culture numérique », une culture qui « produit de nouveaux modèles de production, de diffusion et de réception du savoir ».

En effet, dans un blog ou dans une page de twittérature, le rapport traditionnel entre l’auteur et le lecteur est remis en question et le sacre de l’écrivain comme auteur par la publication dans une maison d’édition s’étiole. Dans les romans-photos sur Instagram ou les stories sur Facebook, le passage du statut de lecteur à celui d’auteur est pour tout un chacun, et ce sans avoir été validé au préalable par un comité de lecture, à portée de quelques clics.

Ce qui est également remis en question par ce « phénomène culturel » est le point focal de la littérarité de l’œuvre littéraire qui perd précisément son caractère texto-centriste en raison de la multimodalité de la littérature numérique. En outre, le texte lui-même n’est plus toujours donné comme une donnée figée par l’imprimerie, mais est souvent dynamique et dépendant d’une action du lecteur-spectateur qui se fait alors créateur. De ce point de vue, la littérature numérique n’est plus seulement une branche de la littérature mais une transformation en profondeur de la littérature qui ouvre sur une nouvelle ère littéraire.